- 15 juin
Se perdre pour être vue — et si on refusait ce marché ?
- Déborah DUBREUCQ
- Chemin intérieur & spiritualité, Écoute de soi & émotions
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Il y a quelques semaines, je me suis levée de mon bureau en fin d'après-midi, avant mes cours du soir, les épaules lourdes, le corps ankylosé.
Moi qui enseigne le mouvement, la respiration, le soin — j'avais passé des heures immobile, les yeux fixés sur un écran.
Ce moment anodin a tout résumé.
Pas une révélation. Je savais. Je savais depuis des mois que quelque chose n'allait pas — que je m'éloignais de qui je suis. Je l'avais senti dès le début : les réseaux sociaux n'ont jamais été mon monde. J'ai vu très vite combien ils sont énergivores, chronophages, combien ils peuvent nous déconnecter du véritable lien humain au profit d'une relation écran à écran, filtrée, performée.
Mais l'injonction était là, massive et silencieuse : pour survivre professionnellement, il faut être visible. Et pour être visible aujourd'hui, il faut être sur les réseaux. Alors j'ai continué. À contre-cœur. En sachant. Convaincue que c'était le prix à payer pour exister.
Ce corps ankylosé, ce soir-là, c'était simplement mon ressenti qui refusait de se taire davantage.
Une saison entière à jouer le jeu
Ces dix derniers mois, j'ai tout mis en œuvre pour développer ma visibilité en ligne.
Nouveau site internet. Newsletter. Articles de blog publiés régulièrement pour améliorer mon référencement. Présence sur Google Business, sur Résalib. Partage d'informations et d'événements sur WhatsApp. Et surtout — surtout — des publications trois fois par semaine minimum sur Facebook et Instagram.
Tout cela, de manière constante, disciplinée, régulière. Tout cela en sachant, au fond, que je jouais un jeu qui n'est pas le mien.
La saison se termine. Et je fais le bilan avec honnêteté : tous ces efforts n'ont eu que très peu d'effets sur le développement de ma clientèle.
Mon travail est qualitatif. Mes clientes actuelles sont satisfaites. Je le sais avec certitude.
Pourtant, ces efforts n'ont pas suffi à faire grandir mon activité comme je l'espérais.
Ce constat m'a d'abord découragée. Puis il m'a renvoyée à ce que je savais déjà — et que j'avais choisi de mettre de côté pour obéir à l'injonction.
Un jeu dont personne ne t'explique les règles
Nous vivons dans une époque de saturation attentionnelle sans précédent.
Chaque jour, un être humain ordinaire est exposé à des milliers de messages : panneaux publicitaires, notifications, e-mails, publications, vidéos, stories, podcasts, spots radio, actualités. L'économie de l'attention — ce terme que les chercheurs en sciences cognitives utilisent depuis les années 1970 — est devenue la structure invisible qui organise nos vies numériques.
Dans ce contexte, la visibilité n'est pas une question de qualité. C'est une question de volume, de fréquence, de maîtrise algorithmique.
Ce n'est pas un dysfonctionnement. C'est le design.
Les plateformes sur lesquelles je publiais trois fois par semaine ne sont pas des espaces neutres de partage. Ce sont des environnements conçus pour maximiser l'engagement — le mien comme celui de mes abonnées — au profit de modèles économiques qui n'ont rien à voir avec ce que je propose.
Jouer dans cet espace, c'est accepter des règles qui changent sans cesse, sans préavis, sans explication. Un algorithme se reconfigure, et des mois d'efforts disparaissent dans l'invisibilité. On recommence. On s'adapte. On produit davantage.
Et pendant ce temps, quelque chose d'essentiel s'érode.
La contradiction que je dois nommer
Je pourrais écrire cet article depuis une posture confortable — celle de la praticienne qui a tout compris et qui t'invite à résister au numérique.
Ce serait malhonnête.
La vérité, c'est que je suis moi-même prise dans la contradiction que je décris. J'utilise un site internet, une newsletter, un blog. Et cet article lui-même a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle — un outil dont je connais le coût réel, et que j'utilise pourtant, parce que le temps me manque et que les exigences de communication d'une solopreneuse dépassent largement ce qu'une seule personne peut absorber seule.
Ce n'est pas une faute. C'est une condition.
Mais c'est une condition qui mérite d'être regardée en face — et nommée avec précision.
Ce que l'IA coûte à la planète
L'Agence Internationale de l'Énergie estimait en 2024 que les systèmes d'IA représentaient déjà entre 15 et 20 % de la consommation électrique totale des centres de données dans le monde. Ce chiffre est en croissance exponentielle.
Une étude publiée en décembre 2025 dans une revue scientifique internationale évalue que l'empreinte carbone des seuls systèmes d'IA pourrait atteindre entre 32 et 80 millions de tonnes de CO₂ en 2025 — soit l'équivalent des émissions annuelles de la ville de New York.
Mais le carbone n'est pas tout. L'eau, elle aussi, disparaît.
Les centres de données ont besoin d'eau en quantité massive pour refroidir leurs serveurs. Le rapport de l'Université des Nations Unies publié en juin 2025 estime que les centres de données ont consommé l'équivalent de 9 300 milliards de litres d'eau en 2025 — une quantité qui pourrait doubler d'ici 2030. Pour mettre cela en perspective : les seules charges de travail liées à l'IA représentent actuellement l'équivalent de 300 000 piscines olympiques d'eau par an, dans des régions souvent déjà en stress hydrique.
À cela s'ajoute l'occupation des terres. Les méga-centres de données s'étendent sur des dizaines de milliers de kilomètres carrés à travers le monde, souvent construits sur des terres agricoles ou des zones naturelles.
Ce que nous utilisons chaque jour — une requête à un chatbot, une image générée, un texte co-écrit — n'est pas immatériel. C'est de l'eau, de l'énergie, de la terre.
Ce que l'IA coûte aux humains invisibles
Il y a un autre coût. Celui-là, on en parle encore moins.
Pour qu'une intelligence artificielle soit "propre" — pour qu'elle ne génère pas de contenus violents, racistes, pédocriminels — il faut que des êtres humains lisent, trient et étiquettent des milliers de ces contenus chaque jour.
Ce sont des travailleurs kenyans, malgaches, philippins, payés entre un et deux dollars de l'heure. Des jeunes hommes et femmes éduqués, souvent diplômés, qui traitent entre 500 et 1 000 contenus traumatiques par jour : meurtres, viols, abus d'enfants, tortures. Sans accès suffisant à un soutien psychologique. Sans protection sociale réelle.
Une enquête du magazine Time révélée en 2023 a mis en lumière les conditions de travail des modérateurs de contenu recrutés à Nairobi pour entraîner ChatGPT. En décembre 2024, CNN rapportait que plus de 140 modérateurs de contenu travaillant pour Meta au Kenya avaient été diagnostiqués avec un état de stress post-traumatique — un diagnostic établi par le chef des services de santé mentale de l'hôpital national Kenyatta, et déposé devant un tribunal du travail dans le cadre d'une action en justice collective.
Ces travailleurs souffrent de visions récurrentes, d'insomnies, de dissociation. Certains ont décrit leur travail comme une descente dans les recoins les plus sombres de l'humanité — pour un salaire qui ne leur permettait pas de se nourrir correctement.
L'IA que j'utilise pour gagner du temps a été rendue possible, en partie, par la souffrance psychique d'invisibles.
Le dilemme
Je travaille pour le soin. Pour le vivant. Pour l'équilibre.
Et je me retrouve à utiliser des outils dont le coût écologique et humain contredit, au moins partiellement, les valeurs qui fondent mon travail.
Ce n'est pas une posture philosophique abstraite. C'est une tension concrète, quotidienne, que je n'ai pas encore résolue — et que je ne veux plus faire semblant de ne pas voir.
Ce que j'ai perdu sans m'en rendre compte
Cette année, j'ai peu à peu perdu mon lien avec la nature.
C'est une phrase simple. Elle dit pourtant quelque chose d'énorme pour moi.
Je vis en Martinique. La mer, la forêt, la lumière — tout cela est là, à portée. Et j'ai passé une saison entière à l'intérieur, derrière un écran, à produire du contenu pour un monde virtuel pendant que le monde réel continuait sans moi.
J'ai donné mon énergie à un algorithme au lieu de la donner à ce qui me nourrit. J'ai optimisé mon référencement au lieu d'optimiser ma joie. J'ai publié des posts sur le bien-être en m'éloignant progressivement du mien.
Ce n'est pas une critique de la communication digitale en général. C'est un constat personnel, précis, sur ce que cette année a coûté — et sur ce qu'elle a révélé.
La trahison n'était pas d'avoir utilisé ces outils. C'était d'avoir laissé leur logique effacer progressivement qui je suis — de m'être mise au service d'un système au lieu de le mettre au service de ce que je suis.
Repenser ce qui est vraiment nécessaire
Ce bilan m'a conduite à une question que je n'évite plus : est-ce que ma présence sur les réseaux sociaux est réellement nécessaire ?
Pas nécessaire en théorie. Nécessaire pour moi, concrètement, dans ma réalité de praticienne en Martinique.
La réponse honnête est : je ne sais pas encore. Mais pour la première fois, je me permets de poser la question sans la balayer aussitôt.
Le domaine du bien-être est l'un des espaces les plus saturés qui soit sur les plateformes numériques. Des milliers de coachs, thérapeutes, instructeurs, guides, praticiens publient chaque jour des contenus sur la respiration, le yoga, le soin, la reconnexion à soi. Dans cette masse, mes posts — aussi sincères, aussi soignés soient-ils — se noient. Ils disparaissent en quelques heures dans un flux qui n'attend pas.
Et pendant que je produisais ce contenu à contre-cœur, je me demandais rarement : à qui est-ce que je parle vraiment ? Qui me lit ? Est-ce que ces publications transforment quelque chose — dans la vie de quelqu'un, dans le développement de mon activité ?
Les résultats de cette année me donnent des éléments de réponse. Très peu de nouvelles clientes venues des réseaux. Beaucoup d'énergie dépensée. Un sentiment persistant d'incohérence entre ce que je ressens et ce que je fais.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit : une incohérence. J'enseigne l'écoute de soi, la communication non-violente, l'importance d'honorer ses émotions, ses besoins, sa vérité intérieure. Mon dernier article en parlait justement — de cette nécessité de s'écouter vraiment pour vivre et communiquer depuis un lieu d'authenticité. Et moi, depuis des mois, je m'infligeais une présence sur les réseaux que tout mon être refusait. Je savais. Et je continuais.
Alors la question se pose, sérieusement : et si je m'accordais enfin la permission de ne plus publier ?
Je n'ai pas encore tranché. Une partie de moi a très envie de tout quitter — de fermer ces fenêtres sur un monde virtuel qui me coûte plus qu'il ne me donne. Une autre hésite encore, par peur peut-être, ou par un conditionnement si profond qu'on finit par croire qu'exister en dehors de cette injonction est impossible.
Mais je commence à me demander si cette peur est fondée — ou si elle est simplement le produit d'un système qui a besoin que je continue à alimenter ses algorithmes pour survivre.
Ce n'est pas une question anodine. C'est peut-être l'une des plus importantes que je me sois posée en tant qu'entrepreneuse. Et je la pose ici, à voix haute, parce que je pense que tu te la poses toi aussi — sous une autre forme, dans un autre contexte.
La vraie question n'est pas "combien" mais "depuis où"
Je ne crois pas que la réponse soit de tout arrêter — de supprimer les réseaux, de rejeter le numérique, de revenir à une forme de pureté prédigitale qui n'a jamais vraiment existé.
Je crois que la vraie question est celle-ci : depuis quel endroit est-ce que j'agis ?
Est-ce que je communique depuis un lieu de vérité — depuis ce que je suis, ce que je fais, ce que je crois profondément ? Ou est-ce que je communique depuis la peur de ne pas exister, depuis l'injonction de performance, depuis la logique d'un système qui me demande de produire toujours plus pour espérer être vue ?
Ces deux postures peuvent générer exactement le même contenu en surface. Mais elles ne coûtent pas la même chose. Et elles ne portent pas la même énergie.
Ce que mes clientes actuelles viennent chercher avec moi — dans un accompagnement, dans un cours de yoga, dans un soin — c'est précisément cette capacité à être présente, ancrée, vraie. C'est difficile d'offrir cela quand on s'est vidée à alimenter un algorithme.
Je suis en chemin
Je n'ai pas de réponse définitive à te proposer aujourd'hui.
Je suis en train de reconfigurer quelque chose — ma manière d'être présente en ligne, le temps que j'y consacre, les outils que j'utilise et la conscience avec laquelle je les utilise. Je cherche un équilibre qui ne me demande pas de renoncer à ce que je suis pour continuer à exister professionnellement.
Ce que je sais avec certitude, c'est que je ne veux plus aller à l'encontre de mon ressenti. Je ne veux plus mesurer ma valeur professionnelle à ma fréquence de publication. Je ne veux plus finir mes journées ankylosée devant un écran en sachant, au fond, que ce que je fais là ne me ressemble pas.
Je veux communiquer depuis un lieu de vérité. Même si c'est plus lent. Même si c'est moins optimisé. Même si ça ne ressemble pas à ce que le système attend de moi.
Et toi ?
Est-ce qu'il y a dans ta vie un endroit où tu continues quelque chose que tu sais, au fond, ne plus te correspondre ? Un espace où tu agis depuis la peur plutôt que depuis ta vérité ?
Ce n'est pas une question rhétorique. C'est l'invitation que je me fais à moi-même, et que je te tends.
Si tu traverses toi aussi une période où tu te sens tiraillée entre les exigences du monde extérieur et ce que tu es profondément, les accompagnements individuels sont conçus pour t'aider à retrouver ton ancrage — et à agir depuis là.